Au fait ! Je ne vous ai pas raconté comment notre route a coupé celle d’Alain, notre « chum » entre les Açores et la Gaspésie.
Nous naviguions mollement au sud de Terre Neuve, dans un brouillard à couper au couteau, radar enclenché, sirènes hurlantes, quand tout à coup , Cap’tain Jack, qui ne dormait que d’un œil (le seul valide), Cap’tain Jack surnommé le Tyran d’eau, se mit à beugler :
-Nom da Gu, y’a un écho radar à 2 miles droit devant !!
Et nous d’écarquiller les yeux, de humer l’air saturé d’iode, de tendre les oreilles à s’en péter l’anthelix, à tendre le cou ( de peur d’en recevoir…), quand soudain, Pascal l’emmétrope :
- Ca y est , j’le vois, on dirait un radeau, là bas à 11 heures.
Moi, comme d’hab , j’y voyais queue d’ale, mais petit à petit, une forme floue m’apparut, qui se précisa lentement, au fur et à mesure qu’on s’approchait. : HALLUCINANT !! Dans cette région désolée, où il vaut mieux être phoque que PD, pour résister au climat; dans ce froid quasi polaire où la burne exposée casse comme du verre, où les amateurs de fraises des bois n’ont plus qu’à émigrer, émergeant majestueusement du brouillard opaque, on vit apparaître cet étrange appareil : un oumiak (à vos Larousse, bande d’incultes), piloté par un Inuit, qui tirait un énorme tas de bois.
- "Narssassuaq igaligo agmanssalik chicoutimi" ? lui demanda Cap’tain Jack, lequel, à défaut de l’anglais, taquine parfaitement l’inuktsituk.
-"Comment dites-vous, mon brave ??lui rétorqua l’individu, je ne comprends que la langue de Molière !"
-"Ah, bon! Ben euh! Ben burp! Ouais, alors bonjour noble étranger, mais qu’est-ce que vous foutez par là, nom da Gu, dans ces terres, je veux dire, cette mer inhospitalière?"
-"Rien de particulier, je vais livrer mon stère de bois à Gaspé, à la force du poignet."
-"A la force du poignet ???? nous exclamâmes-nous !"
-"Ben oui, répondit-il benoîtement, la solitude en mer, ça renforce le poignet".
Et nous d’acquiescer en branlant et en opinant du chef :
- "Oh oui, alors ! Hein Cap’tain Jack que la solitude en mer, ça renforce le poignet ??"
-"Vos gueules bande de petits salopiots, rétorqua Cap’tain Jack que ces histoires de poignet, finissaient par agacer. Mais au fait, c’est quoi vot’ nom, nom da Gu ??"
-"Alain, répondit l’autre sans se décontenancer"
-"On peut t’aider ? on va à Gaspé, nous aussi"
-"Pas de refus, ça fera du bien à mon poignet, avant de retrouver ma blonde"
Et l’Alain, agile comme un matou, de sauter à bord, d’attacher son oumiak (vous avez trouvé ??), et de vérifier son stère.
-"T’as pas un autre nom qu’Alain, lui demanda Cap’tain Jack dépité ?"
-"Non, Alain, c’est tout!"
-"Bon ben, pisque c’est comme ça, et que tu trimbales tous ces stères de bois, on t’appellera Alain Tas de Stères. OK ?"
Jacques Lemoine, à gauche, le captain et Alain Tas...de...Stères...,
lequel ne manque sutout pas d'humour
-"Alain Tas... de... Stères..., comme vous voulez, Captain !"
Et c’est ainsi, qu’Alain entra dans notre vie, 3 semaines jusqu’à Gaspé.
Alain s’avéra immédiatement, un garçon formidablement sympathique. Né d’un père Inuit et d’une mère Bretonne, dont les ancêtres étaient pécheurs en Islande, il vivait avec une Nioufi, Christiane, originaire de Agmangcolmar, dont il avait eu 7 filles, l’aînée s’appellant Alirmaxie, jolie petite blonde dont il nous montra une photo. Il vivait du bois, de la traite des planches en quelque sorte, mais il avait aussi des dons de chaman et, pour arrondir ses fins de mois il faisait des manipulations, au noir. Pas aux noirs, évidemment puisque l’Inuit est plutôt cuivré, vous me suivez ???
Très rapidement, il sut se faire bien voir de Cap’tain Jack, ce qui n’est pas toujours évident : toujours le premier à la manœuvre (les focs, ça le connaît), à l’épluchage des petits légumes de Pascal, à la corvée du tirebouchonnage des bouteilles d’apéro (igloo, igloo, igloo), à la confection des Nespresso , au roulage des oinj (la neige n’a pas de secret pour lui) et j’en passe.
Il nous raconta sa vie, ses amours, ses joies (beaucoup) et ses peines (très peu au fond). Ces 3 semaines avec Alain, passèrent comme dans un rêve, et auraient pu se terminer en cauchemar (puisqu’il nous quittait), mais ce noble ami nous offrit à son départ, un attrape rêves qui filtre les mauvais pour ne garder que les bons. Rien que des bons moments passés ensemble !
Mais un jour nous arrivâmes à Gaspé, où il obtint un bon prix de son tas de stère, et nous nous quittâmes émus, en nous promettant de nous revoir.
- "Embrasse Christiane et Alirmaxie pour nous !!"
-"Et vous, économisez vos poignets !!"
-"Alain mon chum, tu nous manques !"
Dicton inuit : qui va à la chasse, perce la glace.
A ne pas confondre, bien sûr, avec: "Qui mange trop de glace, tire souvent la chasse"